© D.R.Ethyloscopie...
Les hommes que j'aime vivent en bas de chez toi, de chez moi. Sous le porche, dans le parc, sur un banc. Ils connaissent la rapine comme la bonté, sont anar' à leur manière, et jamais n'oublient la galère.
Y a René, René et son RMI qu'il ne peut toucher, dépouillé et molesté par de jeunes barbares sans scrupules, qui brisent corps comme vies. René qui ne mange pas - sauf quand on l'y force - et qui fait très mal la manche - ce timide n'aime pas demander.
Y a aussi Eddy, qui s'en est sorti, et revient voir les autres, car il n'oublie pas, il n'oublie pas Jean-Jean, qu'était conducteur avant son accident, Amar le Omar, le vieux, le patriarche, Kabylou, qui a connu l'Algérie, Kabylou qu'est comme Voltaire, il croit à Dieu, pas à la religion. Et puis les autres.
Y a aussi Sheriff, qui s'est fait pincer. Puis y a Phiphi, Phiphi qui s'y connait lui, qui aime bien l'histoire, celle avec un grand H, Phiphi qui revient des fois, le troisième larron à patte folle. Et tout ça vit de rien, d'un peu de bonté, surtout de pitié - quand ce n'est du mépris. Et ça vit d'histoires aussi, des histoires de rien, des histoires de broutilles aux grandes histoires, celles de la vie, de leurs vies (car ils en ont plusieurs).
Et on arrose tout ça de mauvais vin, en essayant de ne pas gerber. On échoue. Et nous voilà à errer - déchet - et à cracher sur cette sinistre ville qui broie et broie. Dégoûtant la puritano-pudibonderie bien-pensante des fourmis métropoli(té)tanisées qui prefèrent détourner le regard. S'offusquant de l'ébriété, jamais de ce qui y a amené. N'y a-t-il pas plus abject ? Le Darfour, l'Irak, les enfants-soldats, le gaspillage global de cette putain de
globalisation. Et plus près, les Mothron, les Vanneste,... les gens sans logis ?
Mais il fait nuit, voilà le moment de se coucher. Dormir, c'est mourir un peu. Surtout dans la rue. Et voilà les anges de sortie, ceux qui y croient, en l'homme. Ceux qui nous relèvent, comme Naja. Et son fils, Zacharie, qui du haut de ses 13 ans est aussi bon que sa mère. Naja, qui me fait penser à Dounia Bouzar pour sa verve, son sourire. Et son ami, l'inconnu Chypriote - Chypriote Grec, il y tient - qui est là, lui aussi, et c'est déjà beaucoup. Naja de Casablanca, qui m'jure que c'est pas grave si c'est
harâm, Dieu m'pardonne. Naja et sa porte toujours ouverte pour son deuxième fils, celui qu'elle connaît depuis une heure, qu'elle nourrit et qu'elle choie... moi.
Et elle insuffle la dignité perdue, elle redonne le sourire, l'appétit, le goût de l'eau - d'où celui de la vie. Elle appelle, elle prend des nouvelles. Moi et René. Naja et Moi. On se crée notre chaîne de solidarité, parallèle. On rompt le pain, on partage d'immondes breuvages, d'ultimes bouffées de fumée.
Et on se dit
adieu.
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